Jadis rétro regard je me souviens, j'étais jeune et tendre. J'étais mie au coeur du coeur, au coeur du pain. Mie chaude, mie riche et épaisse, expansive, nourrie par le plus puissant des levains. J'étais alors une explosion de joie, un univers  conquérant. Mon soleil c'était le four à bois.
Mais le temps m'a menti, aujourd'hui je ne me reconnais plus ou bien je me reconnais trop. Mie parfumée et gourmande, sans m'en rendre compte, mon centre de gravité s'est déplacé de plus en plus vers l'extérieur, m'éloignant de ce coeur maternel que j'aimais tant. Et puis un matin je me suis sentie croûte, croûte assez tendre il est vrai mais croûte quand même.  Si la métamorphose s'était arrêtée là tout n'aurait pas été aussi grave. De croûte tendre je suis passée au stade de croûte dure et de plus en plus de mauvaise humeur comme le sont toutes les vieilles croûtes. Puis je devins carrément croûton , vieux croûton grognon, frileux cassant et dur terriblement dur, plus dur que de la Pierre.
Vieux croûton croûte que croûte, sans mie et sans amis, rassi, mais pas raciste.
Maintenant dans mon croûtonnesque, j'entends parfois les jeunes mies insouciantes qui chantonnent des joyeux refrains d'amidon.
Ha petites, si vous saviez, si vous saviez, ce monde finira par vous assécher complètement vous aussi. Vous ne chanterez plus les joies de la fraîcheur.
Vous aussi vous deviendrez irascibles dans le rassi, alors votre seule utilité ne sera désormais plus que de faire le bonheur de quelques pigeons déplumés.

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